06 juillet 2010

Quand la mixité de la pensée et de l'action est en péril…

medium_delabarre.jpgDANS LE RÉTROVISEUR DE L'ÉTÉ 2010, UN COUP DE COLERE DU LISERON DATANT DE 2005  à l'occasion d'une interview de Clémentine Beauvais publiée récemment par BSC News : Voile or not voile ?)

Nous, libraires, sommes actuellement envahis par une quantité phénoménale de livres destinées "spécifiquement" aux filles. C'est à se demander si les auteurs, les illustrateurs et les éditeurs ont sciemment décidé de mettre à mal le cheminement féministe de ces dernières décennies en redonnant de la vigueur au plus vieux clichés sexistes. Résultat de ces collections alpaguant leurs cibles de manière racoleuse et ségrégationniste : aujourd'hui quand je propose un documentaire sur les dinosaures à une fillette de sept ans, je m'entends de nouveau dire par l'adulte qui l'accompagne que c'est plutôt là un ouvrage pour les garçons !

Il faut dire que l'édition jeunesse n'est pas seule coupable, et qu'elle s'inscrit avec cette production dans un discours dominant, largement relayé par les médias et les essais, qui refait le tri jusque dans les cerveaux : le féminin d'un côté, le masculin de l'autre conduisant tous les deux naturellement vers des activité - et des lectures - forcément différentes ! Pourtant, comme nous le rappelle Benoîte Groult, le théologien François Poulain de la Barre dénonçait déjà en 1647 (!) les méfaits de l'éducation et du conditionnement : "Il semble qu'on soit convenu de cette sorte d'éducation pour leur abaisser le courage, pour obscurcir leur esprit et ne les remplir que de vanités et de sottises, pour rendre inutile toutes les dispositions qu'elles pourraient avoir aux grandes choses et pour leur ôter le désire de se rendre parfaite comme nous, en leur ôtant les moyens" (De l'égalité des deux sexes, publié chez Fayard).

Que dès huit ans, on cache le haut ou exhibe le bas, je ne vois pas de différence ! Il s'agit bien d'un conditionnement, d'une lobotomisation faite aux filles, qui leur rappelle leur place "réservée". Tel est le véritable message des livres enseignant "l'art et la manière d'être une fille géniale", de ceux sacrant "le retour de la broderie, du tricot et de la couture" et des albums de Titeuf qui disent aux garçons à quel niveau on regarde les filles : à celui des fesses. Curieusement, on trouve beaucoup moins de livres destinés "spécifiquement" aux garçons qui leur rappelleraient leurs "devoirs" et les limites de leur "pouvoir"…

Aussi est-il urgent aujourd'hui d'opter pour une attitude critique face à ces ouvrages getthoïsants et d'en chercher d'autres qui proposent des modèles positifs d'identification, où les femmes sont valorisées pour leurs qualités, où elles participent à la vie et à l'histoire de l'humanité. Aussi est-il de nouveau urgent (si ça n'a jamais cessé de l'être) de donner aux garçons et aux filles des livres qui bouleversent les clichés, qui donnent à réfléchir - comme il est urgent de fournir aux adultes des instruments d'analyse et de dialogue sur ce thème.

Jocelyne Ponsgen, Librairie Le Liseron, Colmar

(Portrait en tête d'article : François Poulain de la Barre)

Commentaires

Bien d'accord avec votre analyse : c'est évidemment la société qui ne cesse d'imposer aux enfants des différences entre les genres qui s'ancrent dans les esprits et qui sont pourtant sans fondement ; et le contraire est aussi vrai : quand certains romans paraissent dans une collection "fille", cela freine les garçons qui auraient envie de les lire - je pense entre autres à un roman de Mano Gentil (Liberty Chérie ! Magnard jeunesse, collection Drôles de filles, 2003) qui traite pourtant de l'esclavage des enfants... Il est frustrant de voir de multiples exemples de ce type qui maintiennent filles et garçons dans leurs "rôles" traditionnels et de comprendre que les avancées de l'indifférenciation sont encore infimes.

Je conseille à toutes et à tous la lecture d'un excellent ouvrage de Georges-Claude Guilbert : C'est pour un garçon ou pour une fille ? La dictature du genre (Autrement, 2004, collection Frontières)

Écrit par : Blandine Longre | 13 septembre 2005

Hier, j'ai eu envie de pleurer, quand ma fille, 18 ans m'a parlé des insultes, et/ou propositions obscènes qu'elle récoltait dans la rue en se promenant simplement après 21h avec des amis, et vêtue "chastement" d'un pantalon et d'un tee-shirt. Non, non, il ne s'agit pas de quartiers sensibles, mais de la bonne ville de Lyon.

Je suis auteur jeunesse et à ce titre j'essaie d'exprimer ma sensibilité à certains sujets humanistes (mon prochain roman s'appelle "Différents", c'est dire!).
J'ai souvent l'impression que les éditeurs sont loin du compte quand ils nous incitent à mettre en scène des personnages au langage éducoré pour éviter de choquer les parents et les bibliothécaires... Je ne suis pas forcément pour la création d'univers hyper realistes, trash, cantonnés aux cités, mais je suis totalement d'accord avec Jocelyne Ponsgen quand elle pointe l'ugence de donner des livres qui bouleversent les clichés.
Il est temps de rappeler à certains éditeurs et collègues écrivains qu'à force de réfléchir avec le tiroir-caisse et de renforcer par leurs productions les stéréotypes hommes/femmes, les jeunes filles sont obligées de marcher profil bas et rasant les murs sous les commentaires obscènes de garçons de leur âge. Bien sûr, nous ne sommes pas seuls responsables, mais bien souvent nous sommes vecteurs inconscients d'images réductrices.
C'est par accident que j'ai découvert cette situation, car les enfants n'en parlent pas: Tout simplement, ILS NE SAVENT PAS que ce n'a pas toujours été comme ça... Et nous, adultes, nous ignorons cette situation, qui pour nous n'existe que dans les quartiers dits sensibles. Ce que nous acceptons benoitement car c'est tellement difficile de statuer sur ces problèmes culturels!
Nous, femmes des années féministes, nous n'aurions jamais cru possible cette situation pour les filles: nous avions tant bataillé...

Alors que les enfants sont scolarisés dès l'âge de trois ans, et donc en contact avec la littérature jeunesse, il est essentiel de se rappeler que nous véhiculons l'idéologie de notre époque, et que cette dernière s'annonce sombre, à plus d'un titre...

Écrit par : Maryvonne Rippert | 13 septembre 2005

Merci de nous rappeler cet article de 2005, faisant écho à l'analyse de Clémentine Beauvais. Cette jeune auteure a publié chez Talents Hauts, en 2010, deux livres engagés, l'un sur le voile intégral, l'autre sur les diktats de la mode.
Cinq ans après ce coup de colère, il est toujours urgent et nécessaire de "de donner aux garçons et aux filles des livres qui bouleversent les clichés, qui donnent à réfléchir" et c'est ce à quoi nous nous employons depuis cinq ans (justement…).

Écrit par : Editions Talents Hauts | 07 juillet 2010

Afin de permettre à chacun et à chacune de faire des choix qui ne soient pas dictés par les stéréotypes de genre, il est important de proposer aux enfants des albums qui contiennent des re présentations d’hommes et de femmes, de garçons et de filles, non figés dans des rôles cloisonnés. De tels livres, même rares, existent!

Pour quoi ne pas les mettre en évidence avec un label pour des «albums at­tentifs aux potentiels féminins»?

L’objectif de ce label est d’attirer des lecteur-​trices sur le fait que les livres pour enfants véhiculent encore des représentations stéréo­typées du mascu lin et du féminin.

Or, c’est souvent par ignorance, et non par mauvaise volonté, que les stéréotypes de genre se re produisent. Il faut donc rendre visibles les ef forts faits pour les éliminer.
http://www.lab-elle.org/label/association/

Écrit par : Lynn | 23 août 2010

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