08 septembre 2005

» Rencontre avec Chen Jiang Hong

AROLE

medium_dragon.jpgChen Jiang Hong est né en 1963, en Chine, où il passe son enfance et son adolescence. Il s’est formé aux Beaux-Arts de Pékin avant de partir poursuivre ses études à Paris. Il vit et travaille dans la capitale française depuis 18 ans. Rencontre dans son atelier-galerie au 103, rue Quincampoix. Par Sylvie Neeman.


Chen Jiang Hon, qu’est-ce que cela signifie, être enfant en Chine pendant la Révolution culturelle ?

Chen Jiang Hong : C’était une période très douloureuse ; j’avais 3 ans, et cela a duré jusqu’à mes 13 ans. Mon père a été obligé de partir à la campagne, ma mère travaillait tout le temps et je vivais avec mes grands-parents. Cela signifie vivre sans aucun livre, aucune image – seuls les livres de propagande étaient autorisés, tous les autres étaient interdits ou brûlés.

De quand date alors votre intérêt pour le dessin, pour les images précisément ?

Dans ma chambre, il y avait un mur sale, délabré, qui n’avait pas été repeint depuis longtemps ; je passais des heures à imaginer des formes, des silhouettes, des visages à partir des taches et des aspérités de ce mur. Et puis ma sœur, de six ans mon aînée, m’apprenait à dessiner lorsqu’elle rentrait de l’école; nous dessinions par terre, parce que le papier était trop cher, et mon grand-père, qui disait qu’on peut tout savoir d’une personne lorsque celle-ci a 3 ans, eh bien mon grand-père affirmait en voyant mes dessins « mon petit-fils sera quelqu’un. »

Pourquoi Paris, précisément ?

Pour Montmartre, Montparnasse, les musées, le Louvre, la vie de bohémien de l’artiste… Je suis resté une année aux Beaux-Arts de Paris, puis très vite j’ai exposé mes premières œuvres, en 1988.

Vous ne parliez ni n’écriviez le français, en arrivant à Paris ; comment avez-vous pu suivre les cours ?

Je maîtrisais l’anglais, donc j’arrivais à copier ce que les enseignants écrivaient au tableau, puis chez moi je sortais mon dictionnaire et j’essayais de comprendre. J’ai appris le français en 3 ou 4 mois…

Vous êtes donc peintre, vous exposez vos œuvres, comment en êtes-vous venu à créer des livres pour les enfants ?

Les livres pour enfants, c’est un pur hasard. J’ai été un jour contacté par Marcus Osterwalder, de L’Ecole des loisirs, qui cherchait un illustrateur chinois pour un ouvrage de la collection documentaire Archimède. Il m’a beaucoup aidé, beaucoup corrigé. Je suis très heureux d’être passé par là, par le documentaire, par cette école de réalisme, de précision, par le regard scientifique rigoureux qu’exige cette collection. Cela m’a permis de construire cette notion de « réalité mentale » indispensable à toute création. C’est vraiment Marcus Osterwalder qui m’a fait découvrir la littérature pour la jeunesse ; j’avais sauté, pour les raisons que je vous ai dites auparavant, cette période de la première lecture, cette découverte des albums, et tout ça j’ai pu le vivre à l’âge de 30 ans avec un plaisir immense, comme une petite revanche sur la vie : des livres, je n’en ai pas eu, mais aujourd’hui j’en fais.

Vous maîtrisez l’art traditionnel chinois – par exemple, pour Le cheval magique de Han Gan, vous avez peint les illustrations sur de la soie, comme le vrai Han Gan, qui vivait il y a plus de 1200 ans et à qui vous rendez hommage dans ce magnifique ouvrage –, vous le faites connaître aux jeunes Européens et ils y sont très sensibles. Comment expliquez-vous cela ?

C’est bien sûr une autre esthétique et souvent, les enfants me disent qu’ils aiment mes livres parce que « c’est bien dessiné ». Quand je leur demande ce que ça veut dire, « bien dessiné », ils disent que « c’est presque réel », je crois que c’est ça qui leur plaît avant tout…

Toujours à propos de la tradition, la relation entre les générations, de même que la notion de transmission sont très importantes dans vos histoires qui mettent en scène, par exemple dans Petit Aigle et Le cheval magique de Han Gan, un maître et son jeune disciple. Un engagement personnel très fort est aussi demandé à l’enfant ; tout ceci est bien moral, finalement, or la morale n’est plus tellement à la mode, il me semble, en littérature de jeunesse…

C’est vrai, mais je ne veux pas devenir moralisateur ! Et pourtant, il y a une morale…Vous savez, quand je pense à ma vie, je constate qu’à chaque fois que j’ai souhaité quelque chose, j’ai dû me battre très fort pour l’avoir ; d’ailleurs à l’âge de 5 ans, j’avais compris cela, que si je voulais arriver à quelque chose, ce serait possible, mais ce serait aussi difficile. Et puis il y a aussi que la Chine d’aujourd’hui représente bien peu de valeur à mes yeux : toute cette culture, toute cette civilisation que j’évoque dans mes livres se perdent aujourd’hui ; comme se perdent les valeurs d’engagement, de respect des autres, de travail…

Vos livres sont-ils publiés en Chine ?

Non. De telles parutions, avec une traduction, coûteraient beaucoup trop cher. Le problème du piratage est tel, en Chine, que malgré l’immense marché, l’immense potentiel de lecteurs, les éditeurs ont beaucoup de peine à tourner.

Que lisent aujourd’hui les petits Chinois ?

Absolument de tout, des mangas, des contes d’Andersen, des traductions de l’étranger, des contes traditionnels ; c’est très ouvert désormais.

Les enfants d’aujourd’hui ne sont-ils pas trop gâtés du point de vue des images, précisément ? Ne sont-ils pas à présent entourés de trop d’images, et ceci au détriment du sens, de l’émotion ? Vous, c’est peut-être d’avoir été privé de tout cela qui a nourri votre passion pour l’art…

Je ne suis pas inquiet pour les enfants d’aujourd’hui, non. Il y en a trop, certes, de ces images dont on nous abreuve à longueur de journée, mais je fais confiance aux enfants, ils font le tri ; il y en a qui vont et viennent, la plupart de ces images ne restent pas.

Nous nous intéressons, dans ce numéro de Parole, à la famille ; que pouvez-vous nous dire de la famille chinoise d’aujourd’hui ? Existe-t-il toujours le principe de l’enfant unique ?

Oui, toujours, et d’ailleurs les gens ont de moins en moins envie d’avoir des enfants. Les parents travaillent énormément, les enfants aussi, parce que l’école est très sévère, il y a sans arrêt des concours, des sélections, la vie des enfants est vraiment difficile. En revanche, ils ont à présent cette liberté totale en ce qui concerne leurs lectures.

Peut-on, en usant de techniques anciennes, raconter une histoire moderne ? Ou bien la technique influence-t-elle la narration ?

Bien sûr, on peut faire cohabiter technique ancienne et narration moderne, je m’y emploie, justement. J’ai cette maîtrise de la technique traditionnelle, mais je veux me tourner vers plus de surprises, une narration plus pointue. Comment grandir, comment surmonter la peur de grandir, c’est vers cela que je veux évoluer, aider l’enfant à grandir. Pour faire un bon livre, il faut une belle histoire. Je veux garder cette qualité d’images, que je sais bien maîtriser, mais ajouter une narration plus forte. Il faut une histoire forte, une émotion forte, des dessins forts. Ainsi, à cette condition, on peut lire et relire le livre – voyez Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak…

Vous pensez donc qu’il existe une universalité du message de l’art, et ce au-delà des attentes des lecteurs, qu’ils vivent d’un côté ou de l’autre de la planète…

Oui, effectivement. Mais cela dépend beaucoup de la sensibilité de l’artiste. Certains tableaux peuvent ne pas être compris par les Occidentaux, parce qu’on ne parle pas la même « langue » artistique. Mais je suis persuadé que l’émotion, elle, est universelle. Vous savez, mes livres ne sont pas ceux d’un « vrai Chinois ».

Faut-il voir une nostalgie de votre culture d’origine dans votre si grand intérêt pour les arts anciens ?

Certainement, mais aussi une envie de partager cela avec d’autres, et en particulier avec des enfants. Et ces livres, je les fais pour moi aussi.

Vous avez une façon très particulière, très originale, de découper vos images dans la page ; vous travaillez par séquences, par segmentation, parfois même vous segmentez une image sans que cela s’avère absolument nécessaire dans l’économie de la page. Pourquoi cette technique ?

La segmentation, souvent, vient du fait que je n’ai pas assez de pages à ma disposition, c’est une simple limitation pour des raisons pratiques, il faut que j’en dise plus sur moins de pages. Par exemple, dans Petit Aigle, j’aurais voulu montrer les quatre saisons sur quatre pages, mais j’ai dû le faire sur deux, donc j’ai fragmenté. Mais les découpages peuvent aussi amener des effets intéressants pour la narration. Cela permet de montrer ceci au premier plan, puis cela, de cadrer de telle façon, d’accélérer les choses. Je renforce la narration par les images. Et je vais faire des bandes dessinées. Justement parce que je suis fasciné par cette technique des séquences / découpages…

C’est donc un de vos projet, la BD ; y en a-t-il d’autres ?

Pour l’instant, je travaille à un projet entre la bande dessinée et le manga. Ce sera un livre sur mon enfance, je veux raconter mon enfance en images, mais avec tout de même un peu plus d’écriture que d’habitude. Et puis en septembre sortira à L’Ecole des loisirs un nouvel album, Le Prince Tigre… Et il y a aussi mes expositions de peinture.

En tant que lectrice occidentale, je vois dans votre dernier album, Lian, des références, des clins d’œil nombreux ; par exemple à Cendrillon, car Lian doit absolument être de retour dans sa fleur de lotus avant minuit, ou encore à Pinocchio, car à la fin de l’histoire, elle devient une vraie petite fille. Aviez-vous ces mêmes références en tête au moment d’écrire le texte ?

Non, je n’y ai pas pensé une seconde. En revanche, j’ai en tête de nombreux contes chinois, et je m’en inspire.

Une dernière chose : tout ce rouge, ce rouge profond de vos albums, d’où vient-il ?

Je ne sais pas d’où il vient exactement, mais c’est ma couleur, effectivement. Chez moi, dans mon appartement, les murs sont rouges. J’aime le rouge, et le noir... Attendez, je vais vous montrer des originaux de mes peintures, vous verrez le vrai rouge…

Les ouvrages dont Chen Jiang Hong est à la fois l’auteur et l’illustrateur ont tous été publiés à L’Ecole des loisirs :

La Légende du cerf-volant (coll. Archimède, 1997)

Je ne vais pas pleurer ! (coll. Archimède 1998)

Dragon de feu (coll. Archimède, 2000)

Zhong Kui, (Albums, 2001)

Petit Aigle, (Albums, 2003)

Le cheval magique de Han Gan (Albums, 2004)

Lian (Albums, 2004)

A paraître en 2005 : Le Prince Tigre

On peut visiter sur rendez-vous l’atelier-galerie de Chen Jiang Hong, Le Lotus rouge, au 103, rue Quimcampoix, dans le 3e arrondissement. Tél. et fax : + 01 44 59 32 60.

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Commentaires

Je viens de découvrir également : "Hatchiko, chien de Tokyo", qui vient tout juste de paraître aux éditions Picquier Jeunesse (Octobre 2006). Magnifique !

Ecrit par : porte-plume | 28 septembre 2006

Ma fille ne se lasse pas de lire et relire "le Prince Tigre" et ne cesse de me répéter "maman, ce livre je l'adore" !
Elle a 7 ans. Je le recommande tout spécialement.

Ecrit par : luna pat | 05 décembre 2006

Je ne suis pas un enfant: j'ai 63 ans mais je suis fascinée par les livres de Chen Jiang Hong et leurs magnifiques illustrations ,ses atmosphères dont il émane des émotions.Etant lectrice bénévole auprès d'enfants de cours préparatoire, je me promets de leur faire connaître ses ouvrages:l'an dernier,j'ai déja fait l'expérience ave "le cheval magique.." et je vais commencer avec "Petit aigle cette année. Merci à son auteur et,comme le dit une expression turque:"santé à ses mains!"

Ecrit par : marie-france | 18 décembre 2006

Je suis institutrice en grande section d'école maternelle de Tahiti et mes élèves adorent les livres de CHEN JIANG HONG. Et ce qu'ils aiment surtout, ce sont les magnifiques illustrations qu'il y a dans ses livres. De plus, c'est une formidable ouverture sur le monde asiatique !

Ecrit par : Violette | 16 février 2007

Je vous filicite Chen Jiang Hong! Vous faites vraiment un beau travail. Je vous encourage à continuer. Vous irex loin!

Louise

Ecrit par : Louise | 05 mai 2007

Je suis institutrice en grande section de maternelle en région parisienne et je travaille sur les albums de Chen jiang hong, comme violette de Tahiti. Serait-il possible de me communiquer son e.mail. Merci

Ecrit par : monique | 20 février 2008

My daughter loves to read your books. You have all the interesting stories and also with beautiful drawings.

I wish you could publish more books. We are your fans.

Ecrit par : catherine | 08 mars 2008

Pour ceux que ça intéresse, JIANG HONG CHEN dédicacera ses livres le samedi 11 octobre à partir de 16h30,
à la librairie "la Sardine à lire" ( 4 rue Colette, 75017 Paris)

Renseignements : 01 42 29 06 68

Ecrit par : La sardine à lire | 10 octobre 2008

J'ai lu, à mon fils (6 ans), LE CHEVAL MAGIQUE DE HAN GAN et depuis je ne cesse de lui relire... Ce qui me touche le plus c'est que pour la première fois, Jules ne veut plus de guerre, ne veut plus de morts, ce n'est plus un jeu pour lui. Il a enfin compris, grâce à vous et aux larmes du cheval, toute la peine et la tristesse qu'il y avait dans ces combats. Et enfin, il ne veut plus devenir "enquêteur-bagarreur" mais Artiste...merci Monsieur Chen Jiang Hong

Ecrit par : Marie | 23 janvier 2009

SUITE RENCONTRE AU SALON DU LIVRE MARDI 17 MARS 2009
SALON DU LIVRE CHEZ ACTE SUD
Vous avez dessiné UN DRAGON sur la petite pierre de CHINE...

JE VOUS REMERCIE encore beaucoup de ce beau dragon....
COMME CA ME FAIT REVER......
A BIENTOT... Peut-être dans votre galerie...
AMITIES......BERTILLE

Ecrit par : bertille | 01 avril 2009

Je passe le concours de professeur des écoles et j'aurai adoré présenter "le cheval magique de Han Gan". Malheureusement, il nous est déconseillé de prendre des œuvres qui ne font pas partie de la "liste officielle de littérature de jeunesse". Aussi, j'ai trouvé "La montagne aux trois questions" comme étant un bon compromis!Mais après étude de l'œuvre et ses illustrations beaucoup de questions cherchent encore des réponses...

Ecrit par : laetitia | 24 juin 2009

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