30 octobre 2003
» Le péril jeune
Des adultes ou des ados, qui la littérature de jeunesse met-elle le plus en péril?
Nous avons demandé à Annie Rolland, psychothérapeute, de bien vouloir réfléchir au rapport adolescent-livre-adulte
Quand les adultes lisent les romans destinés aux adolescents, le vent de la polémique se met à souffler. Cette polémique procède du souci paradoxal de protéger les enfants des mots alors qu’ils sont si souvent aliénés au pouvoir de l’image. Mon propos est de tenter d’éclairer les raisons pour lesquelles la voix de la censure s’élève quand il s’agit de savoir ce que les adolescents peuvent lire ou pas, sous-entendu sans danger. Ce débat suppose une « fragilité » de l’adolescent admise par tous. Quel souci de l’ordre – et quel ordre? – nous dicte de censurer, voire de lui interdire, la lecture de tel roman?
À l’adolescence, le réel fait irruption avec une violence cataclysmique. Dans l’avant-propos à son dernier roman, La Vie en Rose, Gudule nous indique que pour « s’évader de cet étouffant cocon, Rose n’a d’autres choix que de plonger dans ses rêves. Et quand la réalité la rejoint, la bouscule, la violente, elle y répond en indécrottable rêveuse. » L’heure a sonné de l’affrontement inévitable pour qui ne peut plus recourir au fantasme. Les adolescents voient leur corps se transformer, connaissent la pulsion sexuelle qu’ils savent désormais nommer mais qu’ils ne peuvent refouler. Ils connaissent le vertige existentiel sous des formes multiples ; leur identité c’est le masculin et le féminin chevillés à la mort, à l’amour. Aucun adolescent ne passe le cap de l’adolescence sans avoir des idées de mort puisqu’il faut qu’il meure à l’enfance, « à un mode de relations d’enfance » (F. Dolto). Il a besoin alors d’être aidé à « hystériser ce fantasme » de suicide en s’appuyant sur des représentations qui sont dans le social. D’où la nécessité d’en parler avec un adulte qui n’a pas peur d’aborder le sujet de la mort.
La littérature pour adolescents d’aujourd’hui fournit ce support fantasmatique et l’écrivain est un adulte qui ne craint pas d’aborder le sujet. Il n’est pas utile que ce soient les parents, ils sont souvent trop inquiets et communiquent leur angoisse à leurs enfants… Les parents qui se sentent en échec de communication avec leur enfant grandissant doivent passer le relais à d’autres adultes. L’écrivain de jeunesse est un adulte qui a en quelque sorte qualité d’interlocuteur dans les domaines essentiels où se jouent les conflits psychiques internes les plus déterminants. C’est pourquoi l’on ne doit pas s’étonner de trouver dans cette littérature la dimension tragique de l’existence humaine exprimée sous son aspect le plus mortifère. L’acte sexuel lui-même est une mort. Car c’est mourir à sa propre enfance que faire l’amour la première fois ; dans le roman L’amour en chaussettes, Gudule transcende le tragique par l’humour sans oublier que ce qui se joue là est crucial. Faire l’amour pour la première fois c’est renoncer définitivement à ses parents comme seuls objets d’amour. C’est une mort suivie d’une re-naissance. De la même façon qu’il est dangereux d’administrer des calmants à des enfants agités et anxieux, les adolescents n’ont pas besoin d’une littérature « sédative »: ils ont besoin de paroles authentiques car ils sont à la recherche de leur propre vérité.
Il peut paraître choquant d’affirmer que la mort et le meurtre occupent une place importante dans le processus d’adolescence, le plus souvent sous des formes latentes, déguisées. Mais il serait dangereux de l’occulter: grandir c’est prendre la place de ses parents, grandir est un acte agressif contenu dans un fantasme inconscient de meurtre. Le monde fantasmatique inconscient de l’adolescence contient « la mort de quelqu’un » (Winnicott). C’est pourquoi cette littérature spécifique qu’est la fiction pour adolescents ressemble au miroir morcelé de nos fantasmes mortifères et réactualise une angoisse oubliée à jamais innommable. On peut procéder à plusieurs niveaux de lecture de la polémique autour de la littérature pour adolescents mais il semble qu’en termes de conflit, ce ne soit pas réductible à la dangerosité supposée de la thématique et à l’influence morbide qu’elle pourrait avoir sur les jeunes lecteurs.
Les adultes (parents, enseignants, documentalistes, bibliothécaires, libraires, éditeurs…) se placent d’emblée en position de juges, de critiques, voire de censeurs, bien qu’il ne s’agisse pas ici de critique littéraire. Le style narratif de certains romans produit le même effet qu’entrer de plain-pied dans le journal intime d’un(e) adolescent(e). Le pulsionnel nous saute au visage et la violence du propos nous cloue sur place. Nous ne parlons pas ici du style mais du contenu. Les parents sont souvent les mêmes que dans les contes: d’horribles marâtres et des tyrans paranoïaques (qui s’ignorent, cela va de soi!). Mais il manque la dimension imaginaire qui permet de prendre quelque nécessaire et salutaire distance avec des personnages trop vils pour être faux… De là naît le malaise, comment ne pas s’identifier et à qui s’identifier sans dégât. Car s’exposer à être le témoin de sa propre mise à mort n’est pas sans risque. « Que vous ayez besoin d’eux, que vous les aimiez et qu’ils vous aiment n’y change rien. Si vous ne correspondez pas à leur idée, dehors! Vous êtes une traînée, vous êtes une minable, vous ne valez rien. Dehors! Dehors! » (Lady, ma vie de chienne)
Une lecture sereine n’est possible que pour l’adulte qui a conservé une relation de qualité avec l’adolescent qu’il a été. Je ne veux pas dire que l’adulte doit être nostalgique de son enfance, mais qu’il doit être en « bons termes » avec cet hybride démoniaque qu’il fut jadis et qu’il le considère avec tendresse. Seul un regard indulgent et lucide sur sa propre adolescence autorise à pénétrer sans trop de heurts le champ miné de l’adolescence d’autrui: celle de l’écrivain, celle de nos enfants. La dangerosité supposée de la littérature pour adolescents révèle combien il est difficile pour les adultes d’accepter qu’un enfant peut mourir, ou pire, vouloir mourir, par la maladie, la drogue et le suicide, parce qu’il est abusé ou maltraité ; qu’un enfant peut vouloir partir, en fuguant, parce qu’il fuit la violence familiale ; qu’il peut devenir fou parce que la réalité est intolérable. « À la maison, l’enfer. Au lycée, l’enfer. Dehors, l’enfer. » (Mal à ma mère). Toutes ces « catastrophes » peuvent surgir à n’importe quel moment mais le risque s’exacerbe en grandissant. La peur qui nous happe en lisant les fictions qui relatent ces histoires nous montre qu’au fond nous n’avons pas oublié qu’il y a quelques années nous avons fréquenté les mêmes abîmes, de près ou de loin… La littérature révèle donc, mais ne provoque pas. C’est en ce sens que l’adolescent n’est pas « fragile » ; est fragile seulement la relation naissante qu’il tente d’établir avec le monde en ayant dans les mains de nouvelles cartes dont il doit apprendre à se servir.
Mon point de vue est celui d’une psychothérapeute et à ce titre je ne peux omettre de rappeler l’enjeu parfois vital que sous-tend la mise en mots des conflits psychiques. Les ouvrages de fiction auxquels je me réfère ici sont autant de tentatives de mise en sens d’expériences réelles douloureuses. Tous les thèmes abordés confrontent les adultes à un sentiment d’impuissance. Mais ces romans génèrent un effet cathartique chez l’adolescent confronté à l’insoutenable réalité psychique de ses pulsions, c’est-à-dire qu’ils ont un effet « libérateur ». Lire une histoire, s’identifier au héros même quand il est en souffrance ne signifie pas que l’adolescent va reproduire les mêmes actes. L’acte de lire introduit la possibilité de sublimer sa propre souffrance, comme si le héros endossait momentanément la problématique du lecteur. L’angle de lecture de l’adolescent et de l’adulte n’est certes pas le même! La mise en mots du drame adolescent contient potentiellement une mise en sens de conflits psychiques qui n’ont pas pu être pensés. Aucun roman ne contient de solution en soi mais on y lit à chaque fois une tentative d’élaboration personnelle, singulière, un cheminement original vers une construction de soi, un combat contre la pulsion de mort, contre le néant. « Aller jusqu’au bout de l’histoire. Chaque fois, je me dis que peut-être, au bout, lorsque tout aura été raconté, mâché et remâché, ravalé, ainsi qu’on ravale ses larmes, alors il se passera quelque chose » (Olivier Adam). À défaut d’un happy end espéré, attendu (fantasmé?) on y trouve une forme de compromis entre le désir et les contraintes de la réalité, en somme, ce que la vie réserve à la plupart d’entre nous…
Annie Rolland (psychothérapeute)
Suite à une erreur technique, ce condensé de l'article d'Annie Rolland n'a pas été relu par son auteure. Nous nous en excusons et conformément à notre engagement, nous avons mis en ligne en décembre 2003 l'intégralité de son article
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Commentaires
en tant que jeune adulte qui a un souvenir précis de son adolescence, je ne peux qu'approuver ce que vous écrivez. L'adolescence est un âge particulièrement violent et agressif où nous sommes vulnérables à quantités de sentiments pour la plupart nouveaux pour nous. Je ne peux donc que témoigner de l'importance de mes lectures à ce moment-là. C'est grâce à elles qu'on peut prendre du recul sur ce que nous vivons et qui m'ont permis d'être ce que je suis maintenant. La question du sexe et de la première fois est quand même assez peu abordé. Y compris, souvent, dans le milieu familial. Je me souviens surtout à ce propos du livre Love de Serge Perez collection Médium. Merci donc !
Ecrit par : Julia | 08 février 2008
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