13 septembre 1999

» J'AI PEUR DU MONSIEUR : un acte manqué

medium_peurmonsieur.jpgJ'ai peur du monsieur a beau être labellisé “Protection de l’enfance maltraitée”, deux francs de son prix ont beau être reversés à une association, Nathalie Baye a beau avoir prêté sa plume pour l’avant-propos, je n’aime pas J’ai peur du monsieur, mais alors, pas du tout. Cela ne relève pas du contre-pied systématique face à un ouvrage surmédiatisé. Lili a été suivie, le petit livre de Dominique de Saint Mars et Serge Bloch, attirait, il n’y a pas si longtemps encore, l’attention des médias, et ce n’était que justice. Mais notre désir de briser les silences, pas plus que l’emballement de journalistes-pies toujours prompts à prendre le toc pour de l’argenterie, pour peu qu’on sache le faire briller, ne doivent nous exempter d’esprit critique


Passons sur le ton niais , la longueur du texte, la structure thèse/antithèse/synthèse digne d’une rédaction d’école, et les propos d’adultes placés dans des bouches d’enfants… Le premier vrai reproche que je fais à ce livre est d’être malhabile. L’auteur, désireuse de couvrir totalement la question, voudrait à la fois protéger les enfants (possiblement) victimes d’agressions, et ceux (possiblement) victimes d’une information qu’ils maîtriseraient mal et qui les feraient douter de tous les adultes, même d’un affectueux tonton. Mais à avoir une épée dans chaque main, Zorro finit par croiser le fer tout seul. En mêlant plusieurs questions (exhibitionnisme, inceste, pudeur, mœurs, doute, prévention, médias…), alors qu’elle est mal à l’aise avec plusieurs d’entre elles, Virginie Dumont finit par tout embrouiller.

Ce livre a un deuxième défaut majeur. S’il n’hésite pas à houspiller les journalistes fouineurs, il veut à tout prix éviter de trop égratigner la Famille. Même si, au détour d’une phrase, les maltraitances exercées par des proches sont évoquées, la seule agression avérée est celle d’un exhibitionniste inconnu. Elle pourrait être symbolique, si le chapitre suivant ne développait pas un contre-exemple familial, où un enfant se méprend quant aux intentions de son oncle. Pervers Pépère à l’extérieur et tonton irréprochable à l’intérieur : la morale est sauve… Il semble toutefois que pour l’auteur, il y ait famille et famille. Ainsi celle de Sophie, 8 ans, (famille qu’on découvre après l’épisode de l’exhibitionniste) comporte des parents exemplaires qui “font très attention à ne pas se montrer tout nus devant les enfants : quand ils prennent leur douche, ils ferment la porte de la salle de bain ; quand ils s’habillent, ils sont dans leur chambre”. A cet endroit de l’histoire, le corollaire de ce choix, assené au lecteur comme règle de saine et bonne conduite, est à peine implicite : “si tes parents ne te cachent pas leur nudité, ce sont, sinon des exhibitionnistes, du moins des impudiques. Et si ça ne te gêne pas, tu l’es autant qu’eux”. Le livre en mains, l’enfant qu’on cherchait à rassurer, les parents qu’on voulait épauler n’ont plus qu’à se dépatouiller avec ça…

Mais J’ai peur du monsieur est plus que malhabile et bien-pensant. Il peut se révéler préjudiciable. Car, en réalité, l’auteur, pourtant psychologue, cadenasse les portes qu’elle prétend ouvrir. Le deuxième chapitre évoque un garçon peut-être victime d’une “attention” pédophile dans sa famille. Le jeune lecteur qui souffrirait d’une telle situation ne manquera pas de s’identifier à ce personnage. Or, dans ce “documentaire-mode d’emploi”, qui n’est en rien un roman, l’auteur choisit de finir cet exemple par : “Jean s’est trompé, son oncle est très gentil…”, sans le compléter par un cas contraire. Cela revient à violemment claquer la porte au nez du lecteur en souffrance. Il est préjudiciable que les deux seuls cas traités soient ceux-ci : une agression indéniable (et dénoncée par la fillette qu’on n’a pas eu besoin de “briefer” auparavant), et la méprise d’un enfant qu'on vient d'informer. Ces chérubins, n’est-ce pas, ont une telle propension aux fantasmes… Était-il donc inconcevable de parler d’un troisième enfant qui aurait pu dénoncer une agression grâce à l’action préventive des adultes ? Non pas pour avoir un éventail exhaustif des possibles, mais pour montrer au lecteur que l’information qu’on lui a fourni est bien source de défense, voire de délivrance. Or dans ce livre, la prévention n’a qu’un seul et unique effet : le stress d’un gamin ! C’est se tromper d’adversaire (l’angoisse étant d’abord favorisée par les non-dits, les récits malsains ou l’inquiétude démesurée d’un parent). C’est donner du grain à moudre à ceux, encore nombreux, qui voudraient qu’on ne parle de tout cela que du bout des lèvres, à mots couverts et, surtout, sans déranger les adultes…

La porte refermée l’est d’autant plus fermement que la conclusion est appuyée par cette affirmation : “Écoute-moi, Jean : les manifestations de tendresse entre un adulte et un enfant sont la plupart du temps naturelles, et tu le sens bien”. Ce propos est tout à fait contestable. On ne peut le tenir au sujet d’adultes et d’enfants anonymes, sans établir au préalable quelles sont leurs relations. D’autre part, avec ces quelques mots, l’auteur dispense totalement l’oncle de réfléchir à ce qui, dans sa conception de la tendresse, gêne peut-être effectivement son neveu, de réfléchir aux limites de l’autre (même enfant). Pourquoi cet oncle n’est-il pas invité à s’interroger sur ses actes, à l’instar des parents à l’insouciante nudité ? Mais admettons que ce chapitre a lieu d’être, pour envisager la situation d’un enfant aux craintes injustifiées. Qu’en est-il alors du personnage de Virginie Dumont ? Après plusieurs otites et maux de ventre qui donnent la mesure de son angoisse, il se ressaisit et finit par parler à son oncle. Il est incroyable qu’on puisse laisser penser un seul instant au lecteur que la résolution d’un tel malaise passe par une réflexion solitaire de l’enfant débouchant sur le dialogue avec l’adulte redouté ! D’une part, l’enfant n’a pas la charge d’auto-évaluer le bien fondé de ses doutes. D’autre part, même un pédophile débile répondrait à un enfant qui lui ferait part de ses craintes : “Ne t’inquiète pas mon petit, tout cela est normal, et tu as bien fait de m’en parler…”. C’est à un autre adulte, un tiers, que Jean aurait dû se confier, pas à son oncle ! Pareille règle est élémentaire, essentielle. Comment l’auteur, psychothérapeute, a-t-elle pu commettre une telle bévue ? Comment les critiques et les prescripteurs peuvent-ils la colporter ? A moins de poser la famille comme un lieu forcément exempt de tout danger… (alors que c'est le cadre le plus fréquent des abus sexuels). A moins qu’en réalité, le soucis des uns et des autres soit, à leur insu, de protéger les adultes de la difficulté de la parole et de l’écoute, quand celles-ci deviennent particulièrement délicates, parce que véritablement impliquantes.

Sur tout ces points, sans rien esquiver, l’auteur et l’illustrateur de Lili a été suivie n’avaient commis aucune erreur. Leur livre, en comparaison duquel celui de Virginie Dumont n’est en rien novateur (sinon dans le cafouillage), s’adressait aux lecteurs avec clarté, concision et humour, en les informant et les rassurant à la fois. Les lecteurs de J’ai peur du monsieur, leurs doutes ravalés, leur mauvais conseil en poche, n’ont plus, pour leur part, qu’à rejoindre les enfants de la dernière page, et entonner avec eux la litanie de l’auteur : “On a encore besoin de rêver, on a besoin de se raconter que les adultes sont gentils et heureux. Parce que sinon, si on sait trop de choses, on n’a plus envie de grandir, c’est trop triste.” Mais c’est cette phrase qui est terriblement triste ! Comme si, à l’horreur, il n’y avait que le mensonge et l’illusion à opposer ! Comme si nous étions incapables d’entretenir nos enfants d’autres de nos réalités, heureuses et vertueuses. Comme si nous en étions à ce point incapables que leur seule issue seraient de “se raconter” des bobards à notre propos ! Il ne s’agit pas de les exposer pour autant au fameux “poids-des-mots-choc-des-photos”. Il s’agit de ne pas tout amalgamer : l’information qui leur est peu à peu délivrée, dont J’ai peur du monsieur n’a pas le monopole, avec “l’information” sordide de certains médias qui ne s’adressent pas particulièrement aux enfants mais auxquels, comme tout à chacun, ils sont exposés. Il s’agit enfin, dans un contexte fragile, où les mentalités sont en train de changer, de ne pas rétablir, volontairement ou par maladresse, un ordre moral à travers une parole bien pensante. -
T.L.

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